jeudi 3 mai 2012
Bongripper - Hate Ashbury
Bongripper est une formation relativement récente (2005), tout droit venue de Chicago, et qui propose déjà pas moins de cinq albums dans leur discographie. Signalons à titre d’exemple le dernier en date, Satan Worshipping Doom, excellent stoner/sludge doom aux riffs aussi abrupts que pachydermiques. Mais si je m’installe sur mon clavier aujourd’hui, ce n’est pas pour vanter les bienfaits du petit dernier (qui date quand même de 2010…) mais plutôt pour explorer un peu la discographie du groupe, qui se révèle être un parcours musicale étrange. Non qu’il soit balbutiant, mais plutôt qu’il s’épanche sans honte sur des styles biens différents.
Pour preuve, ce Hate Ashbury, sorti en 2008, qui n’a rien à voir avec un album de stoner doom qui enchainerait des riffs démentiels et heavy as hell. Au contraire…
Tout commence par une intro calme, presque posée si ce n’est l’humeur un peu sombre qui darde le bout de ses crocs. Une lente, très lente montée en puissance qui s’achève tranquillement, sans sursaut, sans explosion, presque insidieusement, par un enchevêtrement de saturations et bruits quasi disgracieux. Et puis bam, ça enchaîne avec du gros riff, au son bien typé stoner, mais pourtant très froids, mécaniques, sans âmes. Quelques sursauts de mélodies parviennent à s’instaurer, avant de rapidement sombrer dans une humeur poisseuse et nostalgique.
Bongripper propose ici une sorte d’album concept qui ne dit pas son nom, en proposant un album homogène, presque comme une bande son de film. Un film qui serait glauque et malsain, bizarre, à la fois très réaliste et en même temps halluciné. Il n’y a qu’à voir la pochette, avec cet homme au masque de lapin, qui se tient immobile, devant une tombée de nuit inquiétante. On pense à Gummo, ce fameux film sur la vie quotidienne des bouseux américains, pas les rednecks de base tel qu’on se les caricature, non, plutôt la vie du bas peuple, sans argent, sans désir, sans rêve, embourbé dans la crasse, les dettes, les fantasmes bizarres, les pulsions incontrôlables, la drogue et l’alcool ; bref, une sorte de folie ordinaire.
Bruitiste, c’est le parti pris de cet album, où la notion de riff semble presque disparaître, comme si le propos du groupe se noyait sous une tonne d’effets décadents, annihilant toute once de mouvement et d’envolée de l’âme. Ici, tout colle à la peau, comme un plastique qui vous aurait brûlé sur le visage ; tout est rongé, sans espoir. Il n’y a pas non plus de tristesse ou de mélancolie, les sentiments sont quasiment inexistants, sauf quand une mélodie tente vainement de s’extirper des méandres du chaos, oscillant entre puissance et nostalgie, avant de choir à nouveau sous un déluge de sonorités, happée par l’inévitable répétition. Le tout semble telle une toupie, tournant à l’infinie sur elle-même, le psychédélisme n’offrant comme refuge que l’angoisse et la paranoïa, dans une chambre salle ou traînent seringues et bouteilles vides.
Bongripper s’est donc offert le luxe de développer un propos personnel sur cet album, sans référence aux scènes pré-existantes et sans chercher à séduire les amateurs d’un « Hippie Killer » (deuxième album du groupe) largement plus facile d’accès. Hate Ashbury, c’est une sorte de petit cocktail explosif qui mélange drone, sludge, doom et noise, avec pour seul finalité l’abrutissement et la déchéance. Qui a dit que le psychédélisme était nécessairement positif ?
PS : à noter que l’album a été réédité il y a peu au format LP (cf. la pochette ci-dessous), a priori sans les parties dites « expérimentales ». Euh… hein ? Pour quoi faire ?
dimanche 22 avril 2012
Electric Wizard - Black Masses

Electric Wizard officie depuis maintenant un paquet d’année, au point d’être devenu un groupe phare de la scène stoner doom, le genre de combo par lequel on passe forcément à un moment ou à un autre si l’on se penche sur tout ce qui a trait de près ou de loin au psychédélisme, au stoner et au doom. A y regarder de plus près, leur discographie est loin d’être uniforme. Car si Dopethrone est régulièrement cité comme pierre angulaire du combo, l’oreille aguerrie et suffisamment curieuse aura remarqué les perles que révèle la discographie du groupe – chaque album ou presque en fait. Partant de là, se pouvait-il que le groupe nous livre une fournée molassone et manquant d’idées ? Se moquait-on de nous ?
Loin de là au contraire. Black Masses est paradoxal, et la raison en est simple : impossible d’appréhender la bête logiquement, posément, avec raison et réflexion. Autrement dit, écouter l’album en y cherchant une quelconque logique est voué à l’échec. Il faut bien au contraire entrer en plein délire, tout avaler, s’embrumer la cervelle, puis tout lâcher. Et alors là, tout prend sens.
Plus que jamais, la fumée a envahi la psyché du grand sorcier, désormais incapable d’entrer en communication avec la réalité. Witchcult Today avait ouvert la porte aux délires seventies satanico-hallucinogène et sexuellement débridé. Mais après nous avoir imaginairement plongé dans cet univers, Electric wizard nous propose ici un allé simple pour une partouse impie avec le dieu décibel en personne, loin de l’imaginaire pourtant riche du groupe. On a l’impression de découvrir l’envers du décor, le côté glauque et malsain, quelque chose d’aussi cru que kitch, à l’aspect sur-saturé qui étouffe d’emblée les perceptions et efface tout ancrage possible.
Au final, on a le droit à une sorte de fuzz ultra grillé qui nous pond du psyché-riff répétitif à souhait, le tout accompagné par du solo delirum tremens incompréhensible et bruitiste, heureusement vaguement rattaché par une ronflante basse pachyderme et une batterie qui tente de tenir la baraque alors que tout par à vau-l’eau dans un tangage infernal. Pendant ce temps, un prêtre défoncé à tout ce qu’il a pu trouver monologue et psalmodie tout ce qui lui passe par la tête, nous incitant à tous les excès sans limite, l’abus d’acide venant combler le mortifère d’une vie sans relief de zombie apathique. Car au fond semble toujours grouiller le même vieux démon, toujours aussi puissant malgré les bombardements chimiques subis, toujours aussi noir malgré les couleurs chatoyantes des pilules ingérées. A ce stade, la chute est amorcée, la descente sera lente et douloureuse, d’autant plus que cette fois-ci on est monté loin, très loin, si loin que l’atterrissage ne se fera que dans une désintégration déliquescente au possible.
Electric Wizard ne livre pas ici son meilleur opus, car il y aurait à redire ici ou là, sur un son presque brouillon parfois, ou sur un coup de mou au milieu de l’album qui rend l’écoute pas toujours évidente. Pourtant, l’essence même de cette sortie paraît reprendre l’ensemble de la carrière du groupe, même si le gros son période Dopethrone est mort, comme si le doom de l’époque avait peu à peu décliné au fur et à mesure que les substances rongeaient les perceptions des musiciens pour laisser place à davantage de ce psychédélisme rock quasi pop parfois tellement il est crétin. On a presque envie de dire, tant pis pour les puristes et les fouineurs, tant pis pour ceux qui s’énerveront sur les détails techniques, et reservez-moi donc de ce succulent cocktail de pilules hallucinogènes. Turn off your mind, en sommes.
dimanche 25 mars 2012
Ramesses - Possessed by the Rise of Magik

Ramesses nous avait habitué à un sludge personnel mais non moins dénué des classiques éléments du style, entre nihilisme, lourdeur des riffs et compositions dégoûtantes, le tout oscillant entre sludge,doom, death et black metal. En témoigne leur avant dernier album, « Take the Curse », fort sympathique même si pas réellement transcendant. La surprise fut de taille lorsqu’un an à peine après la sortie de cet album, le groupe revint sur le devant de la scène avec un nouvel opus. Le réflexe était à la méfiance, parce que naïvement, on se dit qu’un an pour pondre un album, c’est trop peu. Et pourtant, on a sans doute là une œuvre bien plus aboutie, bien plus personnel aussi peut-être.
D’emblé, l’auditeur s’attendant à un classique sludge des famille se dit que« Possessed by the Rise of Magik » est un cas singulièrement à part. La musique est en effet bien différente de ce que proposait le groupe, au point qu’on en vienne à se dire « mais qu’est-ce que… ? ». Fort heureusement, passé l’effet de surprise, on se laisse prendre au piège et on plonge rapidement dans des terres plus noires et plus désespérées que par le passé.
Ce qui frappe immédiatement, c’est l’aspect brut de la musique, qui semble s’imposer comme un cri de rage, comme un violent saut d’humeur, comme un raptus psychique où tout bascule. On pense à du punk tant la spontanéité transparaît à travers chaque aspect de l’album, disons du post-punk pour le côté absolument noir de la chose et presque… contemplatif ?
Paradoxalement, on ne trouve rien qui du point de vue de la technicité soit mal mis en place ou pas assez travaillé, même en cherchant bien. Et c’est justement là où le groupe est brillant, car au choix cornélien auquel chaque groupe se confronte, celui justement de la spontanéité brut ou de l’acharnement technique, Ramesses a réussi à lier les deux de façon à ce qu’aucun des deux ne lèse l’autre.
Plus encore, j’irai jusqu’à dire que cela sert complètement le propos du groupe. On retrouve typiquement cela avec la guitare, au son affreux digne des demo-tape de black metal, plutôt aigu et très résonnant, mais qui pourtant amène toute l’ambiance de l’album. Un son caverneux, étouffé, écrasé même, distant, trop distant. La voix également amène des variations qui complètent le panel des émotions proposées, entre aboiements et déchirements, rage et plainte désespérée, mais quoi qu’il en soit ce chant est toujours approximatif et maladif, ce qui le rend d’autant plus sincère. La basse varie aussi dans les sonorités, entre grosse distorsion qui tâche et son plus net, plus posé, plus « cold wave » (sisi, je vous jure). La batterie propose également quelques parties « militarisantes », ici où là, et globalement je dirais que le tempo de l’album est plutôt lent, dernier reste du doom pratiqué autrefois sans nul doute, cette lenteur contribuant à l’alanguissement ressenti à l’écoute de l’album, comme une humeur rampante et poisseuse qui nous recouvre peu à peu.
Le sludge a toujours chanté, ou plutôt hurlé, la crasse et l’ignominie humaine avec pour fond de toile une dépression rugueuse et décrépite. Ici, tout cela est accentué, poussé à son paroxysme. Le nihilisme exprimé frôle dangereusement la limite avec l’effondrement, ce moment où le dégoût des choses se réinsufle dans votre être pour tout ronger. On a l’impression de se trouver dans la tête d’une âme malade, rongée par les substances, trop lointaine de toute réalité et qui préfère encore cracher sur ce qui l’entoure plutôt que de tenter vainement d’en saisir le sens. Les tempos militarisant, évoqués plus haut, semblent être des métaphores de nos sociétés quadrillées à l’extrême, ou tout once de vie se voit contrôlée, voire annihilée, contribuant à la disparition du sens des choses et de soi.
L’album insuffle insidieusement son poison, celui-ci se distillant progressivement chez l’auditeur, instaurant un malaise diffus qui s’épaissit au fur et à mesure que le chaos instaure son absurdité. « I think i’m falling… » est-il dit sur le dernier morceau, sur un ton presque détaché, comme un simple constat sans incidence sur l’état du monde. Et c’est effectivement cela que l’on ressent : ce qui tombe est notre raison d’être, nos constructions de sens. Une fois l’album fini, le vide se fait atrocement sentir, comme une béance dans le plus profond de notre être. Non que Ramesses l’ait creusée en nous par le biais de sa musique, il l’a plutôt mise à nue, nous l’imposant ainsi que se constat : rien n’a de sens, surtout pas notre existence propre.
En somme, « Possessed by the Rise of Magik » est un véritable brûlot nihiliste, une pépite de noirceur, aussi brute que sincère, aussi froide que mortifère.
dimanche 18 mars 2012
De silence et d'ombre - Ascension

De Silence et d’Ombre officie maintenant depuis quelques années dans les brumes de l’underground français, nous gratifiant régulièrement de nouvelles compos pour emplir nos écoutilles. « Ascension » regroupe sur cd les deux premières sorties du groupe, que nous pourrions volontiers qualifier de « démo ».
Que suis-je en train de dire ? Deux choses : tout d’abord, il s’agit des premiers travaux du groupe, ce qui implique donc une maturation en cours, inachevée. Ensuite, l’effet « compilation » est inévitable, c'est-à-dire que la cohérence de l’ensemble est délicate à approcher. Et en effet, on a le droit à 75 minutes de musique, ce qui est beaucoup, vraiment beaucoup. Trop peut-être, car les deux opus pris séparément sont à mon sens suffisamment bien calibrés pour s’écouter seul. Ainsi, j’ai tendance à préférer m’écouter l’une ou l’autre partie de l’album, plutôt que de m’enchaîner le tout d’une seule traite. Petite précision : la démo I s’est vue tronquée d’un morceau présent à l’origine sur la version tape.
De Silence et d’Ombre, au nom agréablement original, se situe dans un registre plutôt black metal/ambient, et il n’est pas difficile de percevoir les influences majeures du groupe, Darkspace en premier lieu. La différence avec les suisses est toutefois évidente. Ici, les compos se font moins agressives, plus posées, plus étranges aussi devrais-je peut-être dire. On lorgne presque du côté d’un black/doom, ce qui n’est pas nécessairement positif, et je m’en explique. Si la lenteur amène justement un plus à l’astralité des thèmes abordés, le son des guitares m’a semblé bien trop aigu pour soutenir cette approche, perdant du coup en efficacité. Puisque je suis dans la critique du son, il me faut évoquer la boite à rythme : affreuse. Si ce genre de matériel peut s’avérer tout à fait pertinent sur certains types d’albums, en étant très bien utilisé (pensons par exemple à Darkspace ou même Lifelover), ici ça sonne trop « cheap », les blasts sont insoutenables et sans profondeur, coupant court à l’effet recherché me semble-t-il.
Après ces deux critiques, il me faut tout de même noter les éléments appréciables. La voix, moins travaillée sur le premier opus, prend davantage son aise sur le second et développe des ambiances très intéressantes, avec des voix claires, des variations dans les hurlements, etc. Les effets de claviers m’ont semblé plutôt efficaces, sachant se faire discret quand il le faut et amenant une épaisseur indéniable aux compos, tout en imposant une atmosphère ombrée et aérienne. Et puis surtout, ça fourmille de bonnes idées un peu partout, par exemple ce côté que j’ai qualifié d’étrange, véritable marque de fabrique du groupe, avec ces espèces de « non-arpèges » angoissant qui amènent vraiment une dimension particulière à la musique. Là où Darkspace nous entraîne dans une explosion stellaire à la vitesse de la lumière, ici l’on se sent échoué entre deux planètes, errant dans le vide du cosmos où semblent graviter d’étranges objets dévitalisés, déshumanisés.
Pour conclure, il faut absolument rappeler une chose : il s’agissait là de premiers travaux, de démos comme j’ai pu le dire. Or justement, ma critique ne tient pas compte de ce point, pour une simple raison : le niveau est vraiment élevé, ce qui en fait bien plus que de simples démos. Toutefois, l’ensemble manque encore un peu de profondeur, tant au niveau de l’homogénéité intra et inter compos que du travail sur le son et les instruments. Précisons toutefois que les morceaux de la deuxième démo bénéficient déjà d’une évolution globale tout à fait saisissante, ce qui laisse à penser que les travaux suivants ont poursuivis en ce sens, afin de proposé une musique plus maturée. A suivre, donc.
mardi 28 février 2012
Mars Red Sky - Mars Red Sky

Passé relativement inaperçu lors de sa sortie en Avril au format cd, le premier et merveilleux album de Mars Red Sky est quand même parvenu à se glisser à mes oreilles lors de sa sortie au format vinyle, fin 2011. Et quelle claque j’ai pris ! Précisons que le trio est français, ce qui n’est pas inutile quand on connaît la difficulté des groupes de l’hexagone à proposer quelque chose qui ne soit pas trop estampillé « français ». Mais attention, il ne s’agit pas ici de jouer son chauvin de base à supporter des groupes du coin sous le seul prétexte qu’ils sont justement du coin. Non, peut importe leur nationalité, ces gars auraient été australopithèque ou serbo-brésilien que je m’en serais contre-foutu avec force. Mais parlons peu, parlons bien : parlons musique.
Posée, Aérienne, contemplative, initiatique parfois, la musique de Mars Red Sky nourrit l’esprit comme elle l’apaise, elle nous emmène loin dans un univers halluciné mais ô combien distant de nos grises réalités. C’est bien simple, je n’avais pas écouté pareille musique depuis des lustres, au point que je commençais à douter qu’un groupe puisse un jour offrir ne serait-ce que le demi quart de la moitié de cet album. L’image qui me vient à l’instant est la suivante : le Jesu période de son premier album forniquant avec les gus des Black Angels. Tout y est, la distance au monde environnant et la sage résignation, couplés à l’esprit et les sonorités seventies.
Impossible de nier les faits objectifs : la production est à la hauteur de l’album. Le travail est impeccable, propre et net mais dans le seul optique de servir le propos musicale. Autrement dit, chaque sonorité a été travaillée pour suivre le fil rouge du groupe. Le fuzz est aussi absorbant que sale, à peine arrive-t-il qu’on se surprend à marcher dans un désert orangé sous un ciel quasi blanc. La basse est d’une profondeur parfaite pour discuter directement avec le corps, et couplée à certain riffs bien lourd on se croirait proche d’un Ufomammut, c'est-à-dire en communication directe avec le stoner le plus pure, là où la distorsion semble se faire spirituelle. Les solos sont à l’image de la musique, posés et hallucinogènes, contrastant avec la lourdeur des riffs et ouvrant ainsi une brèche, celle de l’imaginaire personnel, qui permet l’envol de la psyché. Enfin, saluons la voix, quasi divine, dans la plus pure tradition du psychédélisme, déclamant tranquillement ses textes : « You can find me there/Find me anytime/Floating in the air/Free at last ». Tout est dit.
Le seul regret au final est que le trip ne dure qu’une quarantaine de minutes. Difficile de rejoindre la course du réel ensuite : « Woke up too soon/Came down to fast ». Paroles issues du dernier morceau, celui-ci se faisant d’ailleurs plus sombre, symbole de l’inexorable descente, de l’inéluctable fin.
Cet album vous hantera, il habitera vos pensées, vos gestes même, il fera corps avec vous, vous offrant un regard nouveau, une distance salvatrice avec le monde. La musique de Mars Red Sky est d’une pureté incroyable, insoupçonnable même. Intemporelle ? Trop tôt pour le dire. Mais gageons que cet album, comme un bon cru, se bonifiera encore plus avec le temps, si c’est possible.
Huata - Atavist of mann
Malgré une sortie sans cesse retardée pour différentes raisons, notamment des problèmes de pressing, le premier album d’Huata a enfin vu le jour en ce début d’année. Avec leur premier ep « Open the Gates of Shambhala », les rennais avaient réussis à éveiller notre curiosité en proposant un stoner/sludge des familles fort appréciable. Qu’allait-il bien pouvoir nous servir par la suite, avec leur premier opus, et après nous avoir appâté avec un trailer qui en disait long sur leur orientation ?La réponse ne tarde pas à se faire, une fois le vinyle calée sur la platine, car on a sans nul doute une des toutes meilleures sorties de 2012, tant l’album tape fort. D’emblée, on est emporté par un riff ultime, celui de Lord of the Flame, qui annonce de suite la couleur : non seulement ça riff dans la plus pure tradition du riff doom qui te fait headbanguer à t’en détacher le crâne, mais en plus le son t’écrase comme c’est pas permis, digne des Ufomammut ou d’Electric Wizard période Come my fanatics et Dopethrone. Et rien que pour ces deux éléments, cet album est monstrueux. C’est celui qu’on attendait depuis un petit moment, peut-être l’album qu’aurait du sortir Electric Wizard s’il n’avait pas changé de direction artistique entre temps.
Pourtant au fond, il n’y a rien de très nouveau là-dedans. Du son qui nous écrase comme si nous étions enterrés vivants, du riff qui te tabassent la cervelle, des ambiances impies et hérétiques dignes de Crowley et autres sorciers fou. Tout ça, on connaît. Et pourtant, Huata parvient à surprendre, à se rendre novateur et créatif, en réécrivant ce qui était déjà écrit et, surtout, en apportant un peu de sang neuf pour cette nouvelle orgie. Car oui, si Electric Wizard vient rapidement en tête, les bretons se détachent aisément de l’influence des anglais.
Avec Huata, on ne joue plus, le propos est plus profond, on sort des références aux délires Laveyen, aux films de série B et aux drogues rigolotes. Leurs propos évoquent plutôt le rapport de l’Homme au pouvoir et à la religion, les connaissances occultes comme outils de maîtrise sur l’être humain. La ligne directrice de l’album porte donc à la fois sur l’influence de croyances délirantes et hallucinées sur l’histoire, ainsi que sur la recherche éperdue de l’Homme d’une force, en l’occurrence « satanico-extra-terrestro-occulte », qui puisse le guider parmi les ténèbres de son présent et de son avenir.
Tout cela se fait néanmoins sans volonté de tenir un discours, quel qu’il soit. Pour tout dire, le propos n’est pas spécialement ce qu’on retient de la musique d’Huata, on reste plutôt scotché à l’ambiance de l’album. De leur propre aveu, le groupe n’oublie pas d’où il vient, c'est-à-dire autant le rock n’roll pour le second degré de la mise en scène (confère les tenues de scène et l’artwork de l’album) que le doom et le metal en général pour l’imaginaire particulier et la primauté absolu de la musique.
A ce titre, Huata nous délivre une musique mélangeant habilement le stoner doom, le sludge (jetez une oreille sur Operation Milstletoe et vous comprendrez de quoi je veux parler), voir même le drone dans les passages plus lents. L’orgue, récupéré dans une église bretonne, rajoute énormément à l’ambiance et vient renforcer l’aspect ésotérique des morceaux. La voix, enfin, a été particulièrement travaillée sur l’album pour être moins « râpeuse » que sur le premier album et sied d’avantage à une certaine diversité des compos, notamment en fait sur les passages plus ambient où la voix déclament quelques incantations du meilleure effet. Seul bémol au final, l’album manque sans doute d’un léger calibrage, les morceaux sont parfois un peu long et l’intensité s’égrène un brin. Ça reste minime, puisqu’il y a de toute façon toujours un riff pour nous faire repartir de plus belle.
Je vais sans aucun doute me répéter, mais Huata a signé là une perle du genre, dont l’intensité et la profondeur fera taire les mauvaises langues qui penseront avoir affaire à une enième version d’un satanisme mal réchauffé. Un bond monstrueux pour le groupe, à qui l’on souhaite la reconnaissance qu’il mérite.
Burn, baby, burn.
Revok - Grief is my new moniker

Rah c’ui-là, j’ai eu du mal. Franchement, je trouve qu’il n’est pas facile à appréhender. Après un « Bad book and empty pasts » très réussi, accrocheur et écorché, je m’attendais à un truc énorme avec la nouvelle galette de Revok. Et puis pffft, c’est tombé à plat à la première écoute. Pourtant pas de doute, y’a de l’idée, c’est carré et efficace, on poursuite le chemin entamée avec leur premier opus. Mais là, rien, pas de déclic, pas de sursaut. Vite, passons à autre chose.
Quelle belle illusion…
Après quelque temps, j’ai effectivement décidé de retester la chose tant je ne comprenais pas pourquoi, soudainement, plus rien ne me bottait dans la musique du groupe. Et puis j’ai compris. Un vulgaire mécanisme de défense, autruchien au possible, qui a consisté ici à faire le sourd pour ne pas entendre le propos de Revok.
Mais fort heureusement, mon masochisme me vaincra. Alors je me le suis ré-insufflé, jusqu’au bout, j’ai maintenu mes yeux ouverts, quitte à en chialer.
Insidieuse, voilà ce qu’est la musique de Revok. Servie comme une bouillie infâme d’une mauvaise cantoche, bruitiste et presque insupportable, le premier réflexe est naturellement de s’en distancer. Pourtant, en osant farfouiller dedans on se rend vite compte que cette bouillie est justement l’âme même de l’album. Ici, des morceaux de souvenirs tâchés, là des cadavres, ceux qui nous hantent chaque nuit et qui nous font nous réveiller en sueur. Bref, le constat amer d’une vie menée à la va-vite dans un monde où s’entrechoquent chaque jour des milliers d’illusions, une inconsistance de l’être fondamentale qui creusent le ciboulot autant qu’une mauvaise drogue à base de liquide batterie. Tout est là, au fond, tel un cliché polaroidique d’une situation absurde et moche ; le portrait d’une société malade, cancéreuse, où l’espoir est remplacé par l’illusion et les idées par les pulsions destructrices. Que reste-t-il alors ? Le cri, le bruit, l’agitation. En sommes, tout ce qui nous évite de nous confronter à notre petit bout de vide qui gagne sans cesse du terrain.
Ne nous méprenons pas, cet album n’est pas dépressif, il n’est pas empli d’une noire tristesse. Non, c’est plutôt gris, pas le gris de la résignation, plutôt le gris bêton des bâtiments surannés dans lesquels s’entassent des milliers d’âmes sombres tous les soirs, le gris du bitumes écrasés sans cesse, le gris d’un ciel nauséeux avant que ne gronde la tempête, le gris d’une crasse trop épaisse sur une vitre à travers laquelle ne perce que difficilement les rayons du soleil. Un gris sombre et épais, suintant autant de mélancolie que de rage.
Pas facile d’accès, c’ui-là, c’est sûr. Au fond, c’est un peu comme se regarder en face, dans le miroir, et oser établir un constat réaliste de notre situation. Balayé des rêves et illusions que reste-il ? Une face terne, anéantie par des nuits sans sommeil et des jours sans soleil, ruinée par des ruminements incessants, le tout accompagné d’un fatalisme aussi réaliste que destructeur. Revok, ou le miroir de votre petite déchéance quotidienne.
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