Musique et tergiversation sur tout et rien, surtout rien.

dimanche 21 octobre 2012

Schizophrenia



Schizophrenia, ou Angst pour le titre original, est un film germano-autrichien sorti en 1983. Mis de côté dès sa sortie du fait d’une censure très forte un peu partout dans le monde (interdit au moins de 18 ans en France, ce qui revient presque à une interdiction de diffusion), le film s’est récemment vu offrir une seconde vie par la parution d’un double dvd et d’un blu-ray chez Carlotta. C’est donc l’occasion de découvrir ce petit chef d’œuvre trop longtemps laissé de côté et qui a pourtant dû influencer une pléiade de scénaristes et réalisateurs pour leurs films devenus eux-mêmes des références du genre. 




Le synopsis est assez simple, un type, qu’on dit être « psychopathe » (avec tout ce que ce terme renferme d’approximation et de fantasme, en général, quand il est utilisé au cinéma), sort de prison après avoir purgé sa peine suite à un meurtre. Meurtre qu’il avait perpétré sans raison et qui est resté sans explication. A peine sorti, une seule idée obsède le fraichement libéré : assouvir ses obsessions, qu’on sent tellement intenses qu’elles doivent être plus proche du besoin que du désir. Rien d’extraordinaire de prime abord, si ce n’est replacé dans le contexte de l’époque : d’une part parce que le film s’est influencé d’un fait réel s’étant passé en Autriche en 1980, mais surtout parce que le parti pris du film au niveau de sa réalisation était plutôt novateur pour l’époque.


Autant le dire de suite : amateur de gore, de sang, de perversité à la Saw et Hostel, vous serez déçus. Schizophrenia ne lorgne pas du côté de l’hémoglobine, ni du côté des relations perverses. Il n’y a pas de mise en scène tapageuse qui cherche à impressionner par une violence physique et concrète. Tout se passe au contraire dans la tête du personnage, dont on suit d’ailleurs le monologue interne par l’intermédiaire d’une voix-off, présente tout au long du film. On est donc happé de force dans ses pensées, prisonnier de ses fantasmes morbides et de son approche du monde fondamentalement singulière. Précisons à ce titre que la version française du film est à privilégier, car non seulement elle est plutôt bien réalisée, mais en plus, l’utilisation des sous-titres coupe l’immersion recherchée par le cinéaste.



Si la violence de ce film est principalement psychologique, elle n’en glace pas moins le sang de par le réalisme de la pensée folle du tueur. C’est là le point fort du film, de proposer une plongée dans un esprit malade, à des années lumières de toute réalité, seulement obnubilé par la mise en place de ses obsessions mortifères. On le constate à plusieurs reprises, lorsqu’il sort de prison par exemple avec pour seule idée non pas l’argent ou le logement, ni même la construction d’un avenir, mais la nécessité de rencontrer au plus vite un individu pour assouvir ses pulsions. Lorsqu’il se déplace en voiture à la fin du film, on voit à nouveau combien seul son délire existe et comment la rencontre avec la réalité est pour lui une véritable agression. Même lorsqu’il mange, on est mal à l’aise, car à l’acte rituel quotidien que chacun opère par nécessité (et éventuellement plaisir) se substitue un moment de dévoration : le personnage mange en même temps qu’il dévore des yeux de potentielles victimes tout en imaginant ce qu’il pourrait leur faire (avec son regard très perçant, intrusant même). Il y a quelque chose de très fort dans cette scène, où l’autre n’est perçu que comme éventuel moyen pour obtenir la jouissance, en le réduisant justement à néant. Les gros plans sur les bouches des différents protagonistes contribuent aussi au malaise, tout en nous indiquant la manière dont le personnage ne parvient à percevoir le monde qu’à travers le perceptif et le sensitif. On retrouvera plus loin dans le film cette dimension vampirique, dans le couloir/cave avec la jeune fille, mais aussi dans les mises en scène qu’il imagine où il cherche à imposer aux individus la mort de leur proche devant leurs yeux. Les différents lieux du film sont aussi très symboliques, sorte de métaphore de la psyché du personnage principal : tous sont évidés, très froids ; les portes et fenêtres se voient souvent effractées. S’offre ainsi une sorte de mise en abîme, le personnage semblant errer dans la réalité comme dans sa psyché.


Nous ne sommes pas du tout dans de la psychopathie, ni même de la perversion, mais bien plutôt dans une psychose très froide, dévitalisée et déshumanisée, où l’autre n’a aucune place. Au mieux il constitue un élément du décor où évolue le personnage, au pire il sera intégré comme un figurant dans son fantasme, qu’il cherche à tout prix à réaliser. Il est d’ailleurs très impressionnant de constater combien l’acteur parvient à nous faire oublier que les autres sont biens des êtres humains, tant son jeu les ignore et les réduit à néant. L’utilisation de la voix-off est à ce titre une excellente idée, car elle renforce l’immersion dans la psyché démente, et nous coupe ainsi d’un point de vue plus objectif, d’où en tant que spectateur nous aurions pu avoir une lecture plus globale mais surtout plus distante de la situation. Les prises de vue des caméras contribuent aussi à cet effet, en étant toujours étrangement placées, offrant des plans déroutant où l’on suit au plus prêt l’acteur principal. Pour revenir au fonctionnement du tueur, sans doute y a-t-il quelque chose du côté de la répétition également, que ce soit à travers le discours que le personnage tient à des moments très précis (par exemple, il parle de sa grand-mère quand il tue la vieille dame) ou à travers les mises en scènes qu’il cherche à mettre en place lorsqu’il est dans la maison avec la famille. Il s’agit toujours de torturer quelqu’un, mais aussi de faire assister une de ses victimes à la mort d’une autre victime. Le rapport à la mort est ainsi très particulier dans ce film : d’un côté elle est reliée à une jouissance sexuelle (cf. la scène où le personnage imagine ce qu’il va faire de ses cadavres, ou la scène dans la cave), de l’autre elle semble ne pas exister à ses yeux, par exemple lorsqu’il pense qu’une des victimes n’est pas vraiment morte, qu’elle fait semblant, qu’il n’y aurait d’ailleurs pas de raison qu’elle soit morte alors qu’il n’a pas commencé à l’utiliser. L’aspect vampirique se greffe sans doute à cela, à plusieurs reprise on a l’impression qu’il ne comprend ni la vie ni la mort, mais qu’il tente d’en comprendre quelque chose par ses actes, comme si cela pouvait lui restituer de la vie. Lorsqu’il décide d’emporter les cadavres avec lui, on perçoit encore une fois la manière dont les autres humains ne constituent pour lui que des objets, qu’ils soient vivants ou morts. 



Un autre point tout à fait intéressant est l’angoisse du personnage très bien montrée tout au long du film, ce qui dénote avec les psychopathes souvent présent dans ce genre cinématographique, du côté d’une toute-puissance et d’une maîtrise sans faille. Cela participe d’ailleurs à la volonté du cinéaste de nous faire pencher du côté du tueur et de sa folie plutôt que de la victime. Le personnage apparaît très incertain, maladroit même, les choses lui échappent, l’angoisse fait irruption et empêche la jouissance, donnant lieu à de nombreuses scènes quasi absurdes, renforcées par le rôle du chien et sa présence tout  à fait ambigu. Ce malaise du personnage, au bord de la rupture, quasi exténué même, nous fait constater que s’est avant tout lui-même qui est en danger et que son geste, loin d’être froid et calculé, est avant tout un mélange de peur et de rage. Lorsqu’il croise une première personne dans la maison, il s’exclame d’ailleurs « j’ai peur » ; juste avant de passer à l’acte également, il tente de partir de la maison, mais la porte étant fermée, il décide alors de se jeter sur une de ses victimes. Cela nous renvoie encore une fois le décalage entre son imagination, son délire, et la réalité : le sujet paraît tellement plongé dans ses pensées et ses fantasmes qu’il ne peut plus rencontrer la réalité, celle-ci venant pourtant à tout moment se rappeler à lui, entraînant frustration et l’obligeant à modifier ses plans.


Le prologue, rajouté par le réalisateur à la demande du studio pour obtenir une durée plus convenable commercialement parlant (7 minutes de rajout aux 75 minutes de base) tente de retracer le parcours de cet individu, sorte d’anamnèse qui évite néanmoins le piège de l’explicationnisme (« il est comme ça parce qu’il a vécu ça »). On apprend toutefois que le personnage n’en est pas arrivé là par hasard et que son sadisme s’est développé comme un mode de fonctionnement depuis longtemps. Est aussi donnée une « explication » à son premier meurtre : il devait le faire. On touche une nouvelle fois ici à la réalité de la psychose, car cette injonction, décrite très simplement, renvoie tout à fait à la notion d’automatisme mental où le sujet a reçu l’ordre, de manière hallucinée, de passer à l’acte. On perçoit bien alors le fossé entre ce geste, qui reste hors de toute compréhension pour nous, et la logique de celui-ci pour le sujet. « Je vais tirer » dit-il à la personne qu’il vise juste avant de presser le doigt sur la détente, puis de partir sans abattre la seconde personne présente sur les lieux. Ce prologue rejoint également la fin du film sur un point, la question du diagnostique effectué par des experts psychiatriques, qui dans les deux situations estiment que le tueur était tout à fait conscient de ce qu’il faisait, voire même qu’il le faisait pour obtenir des biens matériels ! Cela mène ainsi à ouvrir le débat sur l’incarcération et le traitement de la folie, débat très vif à l’époque de la sortie du film dans son pays d’origine, puisque le fait divers ayant inspiré ce film concernait un prisonnier à qui avait été accordée une permission, durant laquelle il a commis trois meurtres. Qu’est-ce qui motive un passage à l’acte meurtrier ? Qu’est-ce exactement qu’avoir conscience de ses actes, et qu’est-ce que la culpabilité ? Tout cela se retrouve dans le film, ainsi qu’une réflexion plus globale sur la folie : les « fous » font-ils semblant ? Qu’est-ce qu’être fou et comment on l’évalue ? Et bien sûr, la question de fond : si folie il y a, cela peut-il se soigner ? Si oui, la prison peut-elle répondre à cet objectif ? On trouvera sur le second dvd une interview avec un psychiatre qui éclaire un peu toutes ces questions (même si les réponses apportées m’ont semblé un peu rapide).


Ce film ne serait pas ce qu’il est sans le reste, car au-delà de l’histoire, il faut souligner plusieurs éléments qui ont grandement participé à la réussite du film.
D’abord, impossible de ne pas saluer l’acteur, Erwin Leder, dont on sent dès la première image qu’il n’est pas saint d’esprit, que la folie l’habite. Il est souvent dit que la rencontre avec la psychose laisse une impression de froid dans le dos, et bien c’est tout à fait ce que l’on ressent lorsqu’on l’aperçoit. Sa performance dans le film est indéniable, il habite à merveille ce personnage désaxé, en dehors de tout, à la fois impassible, transparent et complètement habité par sa folie.
La musique est également tout à fait réussie (signée par Klaus Schulze, pionnier des musiques électroniques) même si marquée par les années 80 (aaahhh, les boîtes à rythmes…). Elle reste certes assez classique pour un film d’horreur, mais le synthétiseur accompagne à merveille chaque instant du film et participe grandement à l’aspect glacial des différentes scènes.
Enfin, c’est le travail entre le réalisateur (Gerald Kargl) et le chef opérateur (Zbigniew Rybczynski) qu’il faut évoquer, tous deux ayant réussi une mise en scène brillante, novatrice et quasi expérimentale. Citons par exemple l’utilisation d’un harnais, mais aussi d’un miroir pour filmer la scène : autant de montage qui joue à la fois sur un sentiment de malaise et un jeu de distance, renforçant l’impact des scènes et la plongé dans le vécu du protagoniste (cf. les interviews dans les bonus pour plus d’information).




Schizophrenia est donc un film perturbant de réalisme, même si, rappelons-le, ce type de fonctionnement psychique avec passages à l’acte hétéro-agressif est en réalité plutôt exceptionnel.  Il est assez rare de trouver des films qui proposent une telle plongé dans l’intime de la folie en parvenant du début à la fin à maintenir quelque chose de cohérent dans la description du personnage. Beaucoup de film propose en effet un final où le « psychopathe » fini par s’expliquer de manière très logique et humaine, empli d’émotion (Dexter en est un bon exemple). Ici au contraire, on reste avec un vide dans la compréhension, bien plus proche de la réalité. On se rapproche très clairement de certains travaux de Cronenberg ; on pourrait entre autre penser au film Spider qui nous confronte aussi à une folie intime, la différence restant dans l’implication du spectateur, nettement plus subjective dans Schizophrenia. On peut aussi penser à Funny Game, le lien se faisant dans la volonté de montrer assez crument la réalité d’une folie. Impossible de ne pas citer non plus Gaspard Noé, pour qui ce film est une œuvre fondamentale l’ayant influencé à travers l’ensemble de sa filmographie (à voir, l’interview qu’il donne sur ce film, assez informelle et relativement désorganisée, mais très intéressante tout de même).

En bref, ce film est une curiosité autant qu’un chef d’œuvre, que ce soit au niveau de la réalisation, du scénario ou des questions qui en découlent. A découvrir ! 

PS : Les images viennent du site courte-focale.fr, qui propose une analyse du film bien plus détaillée ici.

lundi 24 septembre 2012

Citation d'un certain E.M. Cioran




"Exister est un phénomène colossal - qui n'a aucun sens. C'est ainsi que je définirais l'ahurissement dans lequel je vis jour après jour. "


jeudi 13 septembre 2012

Author & Punisher - Ursus Americanus




Dès la première écoute, je fus complètement retourné. Piétiné. Réduit à néant. Lorsque la platine s’arrêta, je me retrouvai presque hagard, dans un silence insupportable qui ne rendait que plus réel ce qui venait de se passer. Tel fut le puissant impact de ce Ursus Americanus, découvert par hasard lors de quelques errances cybernétiques.

C’est en creusant un peu plus que je me suis rendu compte que le type aux manettes de « Author & Punisher », Tristan Shone, est un génie. Mais le genre de génie un peu barré, fou même. Une sorte d’autiste qui baigne dans son univers bien à lui, au point d’inventer ses propres ustensiles pour faire du bruit. Un peu comme si une victime fabriquait ses propres engins de tortures. C’est d’ailleurs ce que l’on peut observer sur la pochette, qui de prime abord est un peu énigmatique : des machines bizarres, que le sieur manipule on ne sait vraiment comment. Le plus incroyable dans tout ça est qu’à l’écoute de l’album, la pertinence de ces créations étranges est évidente. La cohérence et la force du propos nous éloigne d’ailleurs de l’aspect « expérimentale » en son versant négatif, c'est-à-dire tout ce qui constitue des tentatives de se rendre intéressant par des moyens farfelus sans qu’il n’y ait de réelle démarche et/ou de résultat. Avec Author & Punisher, on est au contraire dans quelque chose de totalisant, la démarche s’appréhendant dans sa globalité, de la création des machines au contenu même de la musique.

Côté référence, on oscille entre différents genres musicaux susceptibles d’offrir ce qu’il y a de plus horrible. En vrac, on croit entendre de l’indus, de la noise, du doom, du trip-hop, du « freak dub », le tout forniquant joyeusement ensemble dans une partouse impie. Mais si cette musique est aussi intense, c’est bien parce qu’elle ne se rattache jamais à l’un ou l’autre des genres cités, elle se nourrit de tous certes, mais reste tout à fait unique, à tel point qu’il est parfois difficile de savoir exactement à quoi on a affaire. N’est-ce pas là que se situe justement la création ?

Ursus Americanus est une œuvre tortueuse et fondamentalement douloureuse, elle est archaïque et flirt sans scrupule avec les tréfonds de la folie mentale. Les compositions sont extrêmement froides, sans mélodie, sans rien à quoi se raccrocher ; elles fondent sur l’auditeur avec fracas, lui triturant la cervelle et jouant avec ses nerfs avec une satisfaction quasi morbide. Chaque « son » est parfaitement atroce, quasi insupportable, y compris ces voix électriques et ravagées hurlant comme des damnées en proies aux pires tourments. Même les parties plus posées sont inquiétantes et sans espoir.

L’œuvre pourra paraître difficilement abordable, elle n’en reste pas moins extrêmement efficace. Sans fioriture, du brut de décoffrage, du directe dans ta face, tellement crade et dangereux que tu ne peux qu’y revenir.


Quelques vidéos pour vous donner une idée :



Le site du type, et puis le bancamp pour vous faire du mal.

JK Flesh - Posthuman



JK Flesh est arrivé un peu sans prévenir, sans grosse publicité annonçant  la sortie imminente du machin pendant des mois, sans présentation enjoliveuse et grandiloquente. C’est sans aucun doute la notoriété de Justin K Broadrick, l’homme derrière ce projet, qui a fait office de propagande, car il y aura toujours quelqu’un pour se tenir au courant des derniers projets du sieur pour relayer l’info.

Ainsi donc Broadrick a-t-il abandonné pour un temps au moins son Jesu essoufflé et tellement repassé qu’il en est devenu insipide (je pense ici au dernier album qui ne m’a laissé aucun souvenir, c’est dire), pour se consacrer à un nouveau projet, venant s’ajouter aux (très) nombreuses formations auxquels il a participé, de près ou de loin. Pour la petite histoire, JK Flesh est le pseudonyme utilisé par Broadrick pour son projet Techno Animal.

La curiosité comme le doute nous envahissent toujours un peu quand on découvre ce à quoi l’infatigable de Birmingham c’est attelé. Aurons-nous droit à un proche de Jesu, guitare saturée d’effets en tout genre et ambiance « -post », ambient minimaliste à la Final, retour aux sources Godfleshienne ? Eh bien pas de surprise, on se place très nettement à côté de Godflesh et de Techno Animal, comme si les démons indus et électro l’avaient de nouveau titillé. La surprise de cette sortie laisse donc place à une exaltation non feinte, due au plaisir d’entendre Broadrick redonner libre cours à ses idées technoïdiques et bruitistes.

Le résultat est plutôt satisfaisant, on se laisse aisément prendre dans l’univers sombres développé dans ce Posthuman. Broadrick est toujours aussi brillant pour construire des morceaux efficaces, prenants et intenses sans tomber dans la facilité. Il se montre également très pertinent dans l’utilisation des sons, chacun trouvant sa place dans la cacophonie globale, chacun étant aussi très bien travaillé, de manière à être percutant et évitant ainsi l’écueil de bien des compositeurs électro qui utilisent moults sons même pas travaillés qui sonnent bien fades.

Les références sont variées, et si l’on pense à Godflesh et Techno Animal, ce n’est pas uniquement car il s’agit du même compositeur, mais bien parce que ce Posthuman poursuit ce qui a été abordé avec ces deux formations. On croise aussi ici où là quelques plans à la Greymachine (toujours rien d’étonnant donc). On croirait même parfois entendre du dub step, mais de manière très subtile et sans que cela ne sonne « j’en-fait-parce-qu’-i-n’-en-veulent ». Globalement, on pourrait même penser qu’avec ce nouveau projet Broadrick synthétise ce qu’il a pu expérimenter ici ou là, il rassemble ses idées pour tenter de construire quelque chose avec tout ce qu’il possède.

JK Flesh nous propose donc un album honnête, efficace, tout à fait sérieux de bout en bout. Pourtant, malgré la qualité indéniable de l’œuvre, on ne tressaute pas de joie, on ne se roule pas par terre en hurlant, et sans aller jusqu’à dire que nous restons de marbre (car ce n’est pas le cas), on finit par se demander quand même ce qu’on tient dans la main. Tout est là pour avoir un objet majeur, mais on passe tout de même à côté du « truc » qui amènerait ce sentiment de toucher à quelque chose d’unique, de transcendant, ce que nous ressentons toujours ou avons ressentis à l’écoute des albums clés de nos discographies. La raison n’est peut-être pas si compliquée : Posthuman ne se distingue pas tant que ça, il ne marque pas les esprits. Si on se le remet aisément dans les écoutilles, il semble ne pas vraiment y avoir de passage essentiel sur l’album, rien qui n’accroche réellement ou qui sorte vraiment du lot.

L’ambivalence me gagne donc lorsque j’évoque cet album, car j’ai autant envie de le défendre que de l’oublier, je le conseille tout en précisant que ce n’est pas l’album du siècle. Mais après tout, est-ce bien ce que j’attendais de la part de Broadrick ? Pas nécessairement. Alors, pourquoi pas.

mardi 4 septembre 2012

Verdunkeln - Weder Licht Noch Schatten






S’il y a bien un groupe de black metal qui retient encore mon attention aujourd’hui, c’est Verdunkeln. J’apprécie bien d’autres choses dans le style, mais il s’agit souvent d’entités musicales qui s’éloignent fortement des critères « classique » du genre (non que ce soit un problème cela dit).
Le cas Verdunkeln est différent, car leur musique reste au fond relativement conventionnelle pour le style. Pourtant, le groupe parvient encore aujourd’hui à retenir mon attention, même si les « nouveautés » black metallique me laissent de plus en plus indifférent, voire sceptique quant à la pérennité de ce genre musicale.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que Verdunkeln est un groupe discret, chose que j’avais déjà pu repérer lors de leurs précédentes sorties. Rappelons-le, Verdunkeln a d’abord sorti une première démo en 2005, remarquable en dépit d’un son médiocre, puis un brillant premier album en 2007. Il aura donc fallu attendre cinq ans pour que le combo nous ressorte enfin du nouveau son. Quand on connaît la durée de vie de certains groupes de metal, cinq années, ce n’est pas rien (n’est pas Darkthrone qui veut…). De quoi passer à la trappe. D’ailleurs, c’est par un pur hasard que je suis tombé sur leur nouvel album, persuadé que j’étais que le groupe s’était arrêté. Il faut dire que la sortie de l’album s’est faite subtilement, sans grand bruit ni matraquage mercantilique.

Chroniquer cet album m’est difficile. En effet, on pourrait globalement dire que le groupe nous propose la même recette que sur leur précédente galette, sans réel changement, sans ligne directrice différente, sans évolution majeure. A tout le moins faut-il bien reconnaitre que l’angoisse du « retour après cinq années d’absence » est vite estompée, on ne se retrouve pas avec un album qui n’a plus rien à voir avec ce que faisait le groupe avant et qui laisse sérieusement à désirer (si si, ça arrive). On retrouve ainsi un black metal atmosphérique tout en mid-tempo, au blast discret, présentant le même type de construction des morceaux que leur dernier opus : des riffs qui plantent l’épaisseur du décor accompagnés par diverses mélodies qui créent toutes cette atmosphère si particulière. Le son est également du même genre, sorte de marque de fabrique du groupe, à la fois froid et humide, comme si nous errions dans une forêt aux premières lueurs de l’aube. A peine quelques éléments ici où là sonnent-ils plus novateurs, de quoi différencier les albums pourrait-on dire en étant mauvaise langue. Le chant, par exemple, m’est apparu encore plus varié, partant d’une base black classique (plus ou moins hurlé) et n’hésitant pas à se faire plus clair, voire même chuchoté, ce qui renforce souvent la force des compositions. Les paroles en allemand vient apporter à certain moment un côté martial qui étrangement ne fait pas tâche avec le reste.

Mais alors qu’a-t-on au juste ? Un album bis sans intérêt ? Eh bien non, pas sans intérêt, même si la recette est semblable. Et c’est justement là que Verdunkeln me bluffe, car leur musique si particulière me happe à chaque fois. Je me laisse embarquer par ses arpèges froids et humides, tellement hypnotiques qu’ils en deviennent étonnamment psychédéliques ; et me retrouve baignant dans une atmosphère brumeuse difficilement descriptible, marquée par une dimension un peu baroque, un peu bizarre, inquiétante sans être angoissante, sombre sans être désespérée pour autant, presque apaisante même. Je crois que toute la force du groupe réside dans cette capacité à nous mettre en contact avec des tableaux oniriques très intimes, voyages aux confins de l’esprit, dans cette zone quasi mystique et primaire où les notions de noir et de blanc, d’ombres et de lumières, se confondent. N’est-ce pas d’ailleurs là le sens du titre, « Weder Licht noch Schatten » signifiant quelque chose comme « ni lumière ni ombre » ? L’artwork également semble nous amener vers cette confusion entre la figure de la sainte, donneuse de vie, et la mort. C’est sans doute cette lecture des choses qui me parle tant, cette idée d’un grand tout complexe où les choses ne sont pas simplement binaires et opposées. Si seulement je comprenais vraiment l’Allemand, peut-être pourrais-je saisir ce que Verdunkeln nous offre dans ses textes.

Verdunkeln signe donc un nouveau petit chef d’œuvre de black metal ambient, dont l’intensité et la profondeur n’ont rien à envier aux premiers albums de Burzum, ceux-là mêmes qui constituent la référence de base de mon expérience dans le domaine. J’irais même jusqu’à dire que Verdunkeln poursuit avec brio le travail de Burzum, ce dernier ayant largement périclité depuis (pas la peine de s’étendre sur le sujet…). Verdunkeln m’a aussi beaucoup fait penser au Bergtatt d’Ulver avec cet album, du fait de sa dimension onirique, comme si nous suivions une histoire, plus encore, comme si nous étions dans celle-ci à contempler ce qui se passait. Le seul regret au final est peut-être la pointe de linéarité qui reste après coup, l’homogénéité de l’album ne laissant pas la place à une construction « logique » avec un début et une fin, l’intensité constante entre les morceaux ne permettant pas de mettre en relief un élément par rapport à un autre. C’est bien là le seul défaut de cette pièce majeure qui trouvera sûrement à s’épanouir auprès des auditeurs avec le temps.